Contes, mythes et légendes,
"Manifestation vivante de la Vie Unique",
dits par Régor au gré de la Vouivre

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L’Amour Fou des Fous d’Amour n’exclut personne. Ah ! Il ne craignait rien celui qui a osé affirmer ce qui suit, jetant bas bien des notions !
 
 
 
OÙ IL EST DIT
 
QUE SATAN EST UN FIDÈLE D’AMOUR

 
 
 
Lorsque Lucifer fut damné, il loua et glorifia le Seigneur Dieu en ces termes :
- J’aime cent fois mieux être maudit par Toi que de me détourner de Toi pour aller vers autrui !
Que dis-je ? Lorsque Lucifer entendit prononcer sa damnation, il ne vit que Celui qui la prononçait.
 
Celui qui, pendant des milliers et des milliers d’années, a bu un vin pur, non pas à petites gorgées, mais à longs traits, dans des coupes remplies à ras bord, pourra-t-il jamais l’oublier même s’il lui advient de boire la lie ?
 
Lorsqu’il goûtait le vin pur, Lucifer ne voyait que l’Echanson qui remplissait sa coupe. Lorsqu’il goûta la lie, il ne s’attarda pas au goût, il ne voyait toujours que l’Echanson… Que l’Echanson versa ou le nectar ou la lie, que lui importait !
Lorsqu’il reçut l’ordre, avec les autres Anges, de s’agenouiller devant l’Homme, il entendit à peine cet ordre ; il ne détourna pas son regard de Lui, son Bien-Aimé. Et par amour pour Lui, il ne put ployer son genou devant un autre que Lui…
Le Seuil divin lui réservait la damnation ; de la Présence, il recevait les épithètes de « Satan », de « maudit ». Il ne contesta pas un instant ce qui lui était donné ; il se dit seulement que cela venait du Seuil divin. La damnation était ce que le Seigneur lui octroyait. Il l’accueillit de toute son âme, et ce fut tout. Il la cacha au fond de son cœur. Le décret divin lui demandait de contredire Dieu, que pouvait-il faire d’autre ?
La damnation était semblable à la flèche lancée par le roi qui fixe d’abord la cible avant de tirer, car avant de lâcher la flèche, on doit d’abord viser la cible. Lui, à ce moment-là, ne voyait pas la flèche, il ne voyait que le regard du Bien-Aimé qui se posait sur lui. Il n’a jamais pu l’oublier un instant.
Bien que banni du Seuil divin, Satan demeure toujours près de la Divine Présence.

 « Toi, interroge-toi sur la qualité de ton amour ! » [1]

 
Que dire, sinon que les anciennes croyances zoroastriennes affirmaient déjà que Satan serait réintégré dans la Totalité d’Amour à la Fin des Temps. Heureusement, pour le Satan de nous !!!
Relisez le Livre de Job. Vous verrez que Satan demande à Dieu de lui permettre de tenter son plus fidèle serviteur Job. Il n’agit pas sans la permission de Dieu !

Voyez les frontons de nos cathédrales. Vous y verrez les damnés conduits en enfer et les bons au paradis. Mais avez-vous remarqué qu’ils sont sur le même plan ? Au-dessus trône le Christ en Gloire dans la mandorle qui est comme la vulve de la seconde naissance. Le but du Fidèle d’Amour n’est point paradis terrestre, récompense soi-disant d’une vie copie-conforme à la morale ambiante ! Non ! Osez viser plus haut… et surtout, faites comme ce boulanger…
 
 
 
 
Il est rapporté par Aflaki que Rabi’a, la Mère de tous les Soufis, parcourut un jour les rues de Bagdad avec une torche brandie dans une main et un arrosoir dans l’autre. Lorsqu’on lui demandait pourquoi cela, elle répondait :

- La torche, c’est pour mettre le feu au paradis, et l’arrosoir, pour éteindre les feux de l’enfer !
Elle ajoutait :
- Ainsi le Paradis disparaîtra, et l’Enfer disparaîtra, et seul apparaîtra Celui qui est le but.[2] 
C’est une histoire semblable qui est ici contée :
 

 
Comment un boulanger
 
qui aimait tant À cuire LE pain
 
mit fin au paradis et À l'enfer
 
 
 

Il était une fois un brave homme de boulanger, simple et gai, une bonne pâte d'homme quoi ! Il aimait à pétrir la pâte et cela lui fut bien égal de passer ainsi sa vie dans le pétrin ! Il aimait aussi donner forme à cette pâte, mais par-dessus tout, il aimait à l'enfourner et à en surveiller la cuisson.
Ah ! Qu'il était bon son pain, et apprécié de tous ! On venait de fort loin pour le goûter, pour en casser la croûte et pour le mastiquer longuement en le savourant... Il n'est rien de plus bon que du bon pain !
Vous savez que le soleil brille pour tous, les bons comme les méchants ! Eh bien lui, il faisait son pain avec autant d'amour et de simplicité pour les uns et les autres ! Il y avait toujours un pain de trop pour le pèlerin, le passant, le pauvre qu’il oubliait de faire payer. D'ailleurs, payait qui voulait puisque chacun se servait et laissait sa monnaie. Si le compte n'y était pas toujours, cela ne lui ôtait aucunement son ardeur à bien faire...
 
Au fil des ans, à la chaleur du four, sa peau s'était ridée et racornie comme la croûte dorée de son pain mais, à l'intérieur, son cœur était toujours aussi jeune, et même de plus en plus tendre... comme la mie sous la croûte.
Vint le jour où il rendit son âme à Dieu, avec autant de simplicité que tout ce qu'il avait fait durant sa vie.
Bien sûr, il alla tout droit en paradis... C'était un jardin magnifique où des gens heureux cueillaient les fruits les plus appétissants qu’ils n'aient jamais vus sur des arbres d'une beauté incroyable. Mais lui, il demanda tout simplement à saint Pierre où cuire son pain.
- Ce n'est pas possible, c’est le paradis, lui répondit saint Pierre. Les fruits suffisent à nourrir chacun. Il n'est pas possible ici de cuire le pain.
- Il me faut pourtant cuire mon pain, dit le boulanger. Jamais je ne serai heureux ici si je ne peux faire du pain comme j’ai toujours fait !
- Il n’y a, lui dit saint Pierre avec quelque ironie, qu’en enfer que l’on peut cuire le pain. Ici on ne fait jamais de feu !
- Eh bien ! j’irai donc en enfer, répondit simplement le boulanger.
 
Il quitta le paradis pour l’enfer. Il demanda à Satan la permission de cuire le pain. Celui-ci, avec un sourire sardonique, le lui permit.
Le boulanger fit donc sa première fournée avec un feu d’enfer...
Mais lorsqu’il sortit son pain, celui-ci était si appétissant que Satan fut bien tenté d’y goûter. Il le trouva si bon qu’il s’en régala, en offrit à tous ses diables qui en oublièrent de faire leur office de diables. Le boulanger distribua le reste de la fournée à tous ceux qui étaient dans les lieux ! Puis il se mit à cuire sa seconde fournée.
L’odeur du pain du boulanger arriva jusqu'en paradis ! Elle réveilla les anciens appétits. Les habitants vinrent demander à saint Pierre de les laisser descendre en enfer pour goûter au pain du boulanger. Ils n’avaient pas perdu le goût du pain, contrairement à ce qu’on veut bien dire. Saint Pierre voulut s’y opposer. Il y eut une émeute. Les portes furent forcées et ils descendirent en enfer avec des paniers pleins de tous les fruits du paradis !
 
C’est ainsi, grâce à un simple boulanger qui aimait tant à cuire le pain que disparurent en un instant et les diables et les saints. Et qu’il n’y a plus dans l’au-delà ni enfer ni paradis...
 
Puissent tous les boulangers faire que sur cette terre il en soit ainsi.
 
Voilà ! Si vous passez un jour dans le Hurepoix, ne manquez pas d’aller au « Pain de Pierre », goûter ce que produit l’un des anciens apprentis de notre boulanger… Il n’y a pas meilleur pain sur cette terre !
Ah ! Pour conforter ce qui a été dit plus haut, sachez que Rabi’a, la Mère de tous les Soufis, fut au début de sa vie, une prostituée !

 
 
 
Savez-vous comment un conteur fut amené à conter à la Sorbonne lors d’un colloque international sur les Fous d’Amour ?
L’affaire fut ainsi contée :
 
 
 
LE CONTEUR DE LA SORBONNE
 
 
 

 
« Je suis descendu un soir pour m’enivrer dans une Taverne… Pour m’enivrer d’un vin qui existait bien “avant la création de la vigne[3], en écoutant des chants soufis du Soudan.
Alors que j’étais seul, une Dame vint s’asseoir près de moi et me parla de Folie, d’Amour et de Fous d’Amour ! Elle ne cherchait qu’à plaire, c’était clair ! En un éclair, je sus que je conterais pour elle…
Lorsqu’elle sut que j’étais Conteur, elle m’assura qu’elle ouvrait dans quelques jours, à la Sorbonne, une Taverne où l’on pourrait s’enivrer pendant trois jours de Folie et d’Amour… Elle me pria de prêter ma voix aux Fous d’Amour qui nous précédèrent sur cette Terre. Ceux qui me connaissent savent que je ne fréquente pas n’importe quelle Taverne et que je n’écoute pas n’importe quel Tavernier... Mais je sus aussitôt que, contant pour elle, je conterais pour vous…
Je suis donc venu mêler ma voix à la sienne. Vous avez pu constater hier en l’écoutant conter l’amour de Zouleikha pour Youssouf[4] qu’elle est à la fois l’Echanson…, et la Coupe…, et  le Vin…
 
Cela est folie, je m’en rends “conte” …
 
“Huppe”, l’a-t-on appelée justement il y a un instant en évoquant ‘Attâr[5], à cause d’une mèche blanche dans ses cheveux bruns. Nul doute qu’elle saura trouver le Point d’Eau dans le désert pour arriver, au-delà des montagnes de Qâf, jusqu’au Simorgh ! 
Je chante donc la Dame[6] aux maints visages qui toujours m’éclaire… »
 
C’est donc à l’inspiration, à la confiance et à la détermination de cette Dame que s’est introduit le conte en la personne d’un conteur, lors de plusieurs colloques successifs à la Sorbonne. Rencontre inattendue guidée par le Grand Inspirateur de Tout ! Que certains nomment « hasard » ! Et cela n’a aucune importance…
Beaucoup de contes furent dits, sur Leïla et Majnun, et d’autres encore dont vous avez maints exemples ici. A quelque temps de là, ce conteur fut amené à conter cette fois dans un internat d’enfants autistes. Après quelques hésitations, il leur conta les mêmes histoires. Eh bien ! il certifie à qui veut l’entendre que les plus autistes ne sont pas toujours ceux que l’on croit ! Ces enfants sont d’une réceptivité si aiguë qu’il est bien plus facile de les toucher au cœur que beaucoup d’intellectuels caparaçonnés dans leur spécialité ! Il en est ainsi…
 
 
M
 

 
Savez-vous que les Fous d’Amour sont en tout temps en butte aux inquisiteurs ? A leur intention fut écrit jadis et maintenant encore conté :
 

 
LA HUPPE ENTRÉE PAR MÉGARDE
 
DANS LA DEMEURE DES HIBOUX
 
 
 
Savez-vous que la Huppe est le seul oiseau capable de trouver un point d’eau dans le désert ?
Ah ! La Huppe ! La reine de Saba l’envoya comme messagère à Jérusalem pour annoncer à Salomon sa venue…
C’est elle qui guida le pèlerinage des Trente Oiseaux, que conte Attar, au-delà de la Montagne de Qaf, jusqu’à la Simorgh… et qui organise à la Sorbonne un colloque sur « les Fous d’Amour » !
 
A la tombée du jour, une huppe entra par hasard dans la demeure des hiboux. Ils s’étonnèrent fort de leurs différences et toute la nuit ils échangèrent sur toutes sortes de sujets. Ce fut si passionnant que les hiboux en oublièrent de sortir cette nuit-là.
Au lever du jour, la huppe voulut prendre congé de ses hôtes en les remerciant. Mais ceux-ci furent fort effrayés :
-  Comment ? Tu veux sortir alors que le soleil brille ! Cela n’est pas possible ! Le soleil est l’ennemi des oiseaux ; il les aveugle. Les oiseaux ne peuvent sortir durant le jour ! C’est trop dangereux… 
- Je vous assure qu’il n’en est pas ainsi pour moi, tempéra la huppe. Je ne suis pas semblable à vous. Je peux fort bien sortir sans danger durant le jour…
- Cela n’est pas possible, répliquèrent en chœur tous les hiboux. De ce point de vue, tous les oiseaux sont semblables. Pour ton bien, nous ne pouvons te laisser sortir. Le soleil te rendrait aveugle et nous serions responsables de ce malheur !
Les hiboux barrèrent la sortie du nid à la huppe, à grands coups de bec !
- Tiens, lui disaient-ils à chaque coup, voilà pour t’apprendre la sagesse ! 
Ils lui auraient même crevé les yeux à coups de bec pour l’empêcher de sortir… Tout cela pour que le soleil ne l’aveugle pas !
 
En un éclair, la huppe jugea la situation :
- Ces fous croient vraiment que tous les oiseaux sont à leur image. Il est inutile de les contrarier, cela ne fait que les rendre plus agressifs. 
Elle décida donc de contrefaire les hiboux. Il est par trop dangereux de contrarier les fous.
Elle fit la raisonnable :
- Vous avez raison ; je me range à votre avis… Les oiseaux ne peuvent sortir que la nuit ! Merci à vous d’avoir ainsi pris soin de moi ! 
- Ah ! Enfin ! Te voilà raisonnable ! Nous savions bien que tu étais comme nous que le soleil aveugle, et qui ne pouvons sortir, comme tous les autres oiseaux, cela nous en avons la certitude, qu’à la nuit tombée. 
 
La huppe passa la journée dans la demeure des hiboux, à méditer sur la folie de ceux qui se croient sages. A la nuit tombée, échappant à ses geôliers, elle regagna d’un coup d’aile un buisson proche pour y passer la nuit et attendre le lever du soleil…
 

Cela n’est pas d’aujourd’hui que les hiboux qui ne peuvent supporter l’éclat du soleil de la vérité s’en prennent, pour leur bien, à ceux dont les yeux sont ouverts sur un réel qui leur échappe…[7]

 
Ce conteur eut parfois l’impression d’être entré par mégarde … dans la demeure des hiboux !
Les contes étaient certes écoutés et appréciés apparemment, mais à certains signes, il était évident que rien ne changerait pour autant.
Certes les habits du conte étaient appréciés, mais ils ne sont qu’oripeaux…
En chacun de nous, conteur y compris, sommeille un inquisiteur, un losengier, qu’il nous faut connaître, ce loup qui se déguise en biche comme il a été dit ! Qu’il est facile de le devenir tant la contagion est grande !
Nous avons dû tant de fois faire comme la huppe, à l’école, dans la famille, à l’armée, dans l’entreprise ou ailleurs… La folie des gens ordinaires exerce une telle pression qu’il n’est pas toujours facile d’attendre la nuit pour s’envoler vers le véritable Soleil…

Sohravardî, à qui nous devons l’histoire de la huppe, conte sur le même thème :
 
 

LES CHAUVES-SOURIS ET LE CAMÉLÉON

 
 
 
Un soir, les chauves-souris entrèrent en querelle avec le caméléon.
De retour dans leur antre, elles décidèrent de se venger et de lui faire subir le supplice le plus terrible. Elles oublièrent jusqu’au sujet de la querelle, mais, au crépuscule suivant, elles vinrent en nuée pour le faire prisonnier.
Elles le harcelèrent tant et tant, en l’effrayant de leurs ailes lugubres, qu’elles réussirent à l’emmener prisonnier dans le creux de l’arbre qui leur servait de repère et d’abri durant le jour. Une grande partie de la nuit fut consacrée à ce travail.
Puis elles discutèrent ensemble du plus affreux supplice que leur ennemi méritait. Elles convinrent toutes de l’exposer au matin à la chaleur et à la lumière insupportable du soleil !
Pour ces animaux qui ne sortaient de leur demeure qu’au moment où le soleil disparaissait à l’horizon, elles ne pouvaient imaginer pire agonie que celle-là. Etre aveuglé et desséché par le soleil, leur ennemi !
Mais lui, l’humble caméléon, c’est tout ce qu’il souhaitait en son cœur, simplement ; il n’aurait pas osé, lui qui se tenait toujours modestement dans les branches d’arbre à l’ombre des feuilles, il n’aurait pas osé de lui-même s’exposer au soleil quoi qu’il le désirât de tout cœur.
Chacun juge des choses à sa mesure…
Le soleil rougeoyait à peine du côté du levant que toutes les chauves-souris se mirent à grands coups d’ailes à chasser du creux de leur arbre le pauvre caméléon, pour le faire périr, croyaient-elles, dans une atroce agonie.
Lui, du fond du cœur, les remerciait de lui permettre de voir Celui qu’il adorait depuis toujours.
 
Ainsi fit Hal Hadj, le martyr mystique de Bagdad, qui suppliait ses bourreaux :
 - Mes amis, faites-moi périr, c’est ce que mon cœur désire. [8] 
 
Quant à Sorahvardî qui écrivit ce conte, il fut décapité à Damas sous le règne de Saladin, en sa trente-troisième année.
 
*
 

Que dire de plus ?
Si ce n’est d’emprunter au groupe de musique et chants du Moyen Age Les derniers Trouvères, cette ritournelle qui rend hommage aux Fous d’Amour, aux Fidèles d’Amour de tous les temps qui furent dits hérétiques et persécutés comme tels ! Les fossoyeurs, les tortionnaires mettent à mort l’Amour…
 
 
 
LA RITOURNELLE DES HÉRÉTIQUES
 
 
 
Ils ont été d’interdits frappés,
Harcelés, chassés, persécutés,
Les illuminés, les visionnaires,
Les troubadours, les contestataires,
Les libertins, les clercs/goliards,
Les libres-penseurs et les bégards…
 
Ils ont été traqués, condamnés,
Mis à l’index ou sur le bûcher,
Les amauriciens et les soufis,
Les béguines, les frères du libre esprit,
Les panthéistes, les averroïstes,
Les illuministes, les quiétistes…
 
Vous les serviteurs, vous, les messagers,
Vous, les éveilleurs, vous, les protecteurs,
Eveilleurs de Vie, serviteurs d’Amour,
Messagers de Paix, champions de Vérité,
Vous, les vrais héros des contes de hauts-faits,
Vous avez tant dit, avez tant combattu…
Grâces vous soient rendues !
 
Pierre Abélard, persécuté !
Gilbert de la Porée, pourchassé puis assassiné!
Sigert de Brabant, emprisonné !
Marguerite Porete, morte sur le bûcher !
Maître Eckhart, persécuté !
Jeanne la Pucelle, morte sur le bûcher !
Gilles de Rais, persécuté puis brûlé !
Pic de la Mirandole, persécuté !
Michel Servet, mort sur le bûcher !
Anne du Bourg, brûlée !
Giordano Bruno, mort sur le bûcher !
Galilée, persécuté !
Jacob Boehme, persécuté !
Miguel de Molinos, mort emprisonné… »
 
La liste est longue ! Et l’on ne peut compter tous les anonymes !
 
« Les Cathares, pourchassés, brûlés !
Les Templiers, pourchassés, brûlés !
Les "sourcières", pourchassées, brûlées !…[9] »
 
 
Pouvons-nous nous laisser ainsi mettre à mort et persécuter ? Que ne sommes-nous pas prêts à endurer pour sauver notre peau ! Pouvons-nous composer comme la huppe, et jusqu’où ?
Voici ce qu’a conté jadis Attar :
 
 
 

LE RENARD PRIS AU PIÈGE [10]

 
 
« Un renard pris au piège réfléchit longuement à la façon de sauver sa vie.
- Si un chasseur me trouve en cette posture, il vendra ma peau au tanneur. Il me faut faire le mort pour tenter de sauver ma vie… 
Ainsi fit-il.
Survint un chasseur qui le crut mort. Pour en tirer quelque chose, il décida de lui couper une oreille.
- Ne t’afflige pas, se dit le renard, puisque ta vie est sauve, tu peux te passer d’une oreille ! 
 
Un deuxième chasseur survint qui pensa :
- La langue de ce renard mort me sera utile. 
D’un coup de couteau, il la trancha. Le renard, effrayé pour sa vie, ne poussa pas même un soupir.
 
Le troisième chasseur qui passa convoita les dents de l’animal et le renard, trop heureux de sauver sa vie se tut pendant que l’homme lui en arracha quelques-unes.
Il se disait :
- Pourvu que je reste vivant, je peux me passer d’une oreille, de ma langue et de quelques dents. 
 
Mais alors arriva un apothicaire qui dit :
- Je vais arracher le cœur de ce renard pour servir à la fabrication d’un remède. 
Entendant parler de son cœur, le renard jugea alors toute feinte inutile. Il rassembla ce qui lui restait de force pour bondir comme une flèche hors du piège entrouvert.
 
Ah ! Le Cœur ! Si je perds mon cœur, comment pourrai-je atteindre mon Aimé ? Mon cœur est là où est mon Bien-aimé… Il n’y a que Lui qui peut me le ravir. »
 
Point n’est-il attaché à son corps, ce renard ! De toute façon inéluctablement le vieillissement du véhicule-corps dans lequel l’âme est prise au piège provoquera surdité, dents cassées, et autres infirmités plus ou moins graves selon la façon dont a été menée cette existence. 
Il ne craint pas de perdre la vie, ce renard ! Non ! Le Cœur est ici le siège de l’âme. En parfait Fidèle d’Amour, il le garde pour le Bien-Aimé seul, la Cause Unique à laquelle tout son être est voué. Encore est-il dans la dualité ! Le Bien Aimé n’est pas autre que Lui…

 
*
 
 
Vivez l’Ivresse ! Soûlez-vous ! Mais du Vin « qui existait bien avant l’invention de la vigne[11] » !
Saoulez-vous, ai-je dit ! Mais tout le monde n’a pas soif ! La Source est permanente pourtant, à moins qu’elle ne soit obstruée par quelques immondices…
Cependant, faut-il s’en tenir là ?
 

L’IVRESSE ET L’ANÉANTISSEMENT

 
 
 
« Il faut être indulgent à l’égard d’un ivrogne, mais on ne peut confier l’arc qu’à un bras puissant !
Tu es en ce moment ivre d’un amour qui réjouit ton cœur, tantôt en extase et tantôt exalté.
Il te faut, homme ivre, un vin spécial qui te délivre entièrement de ton moi. Le vrai vin, c’est celui qui t’éloigne de toi-même et non pas le jus de la treille. Si tu peux distinguer l’anéantissement de l’ivresse, tu es initié aux mystères.
On est subjugué par l’ivresse véritable lorsqu’on est anéanti, non point lorsqu’on est ivre.
Si tu ne distingues pas l’anéantissement de l’ivresse, ne te vante pas alors de l’anéantissement. »[12]
 
 
Lorsque tout est anéanti,
c’est…l’anéantissement de l’anéantissement…
et c’est alors que Tout commence !

 
 

[1] - D’après Farid-od din’ Attar, Le Livre Divin.
[2] - D’après  Rabia’a, Les Chants de la Recluse- Ed. Arfuyen, 2002, p. 22.
[3] - Omar Ibn al Faridh, L’Eloge du Vin, Ed. Véga, 1980
[4] - Djami, Les Joyaux de l’Orient, Tome V : Youssouf et Zouleikha - Traduit du persan par Auguste Bricteux, Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1927.
[5] - Voir Farid-od dine ‘Attâr, Le Voyage des Oiseaux.
[6] - D’âme « en l’homme comme en la femme », décrypte la Langue des Oiseaux.
[7] - D’après Sohravardî – L’Archange empourpré – traduction Henry Corbin, Ed. Fayard, p. 426.
 
[8] - D’après Sohravardî, L’Archange empourpré, Traduction Henry Corbin, Ed. Fayard, p. 425.
 
[9] - Les derniers Trouvères, CD : Un fabuleux héritage ! Produit par Les Chansons sur Mesure - Paroles de Florian Lacour et de Roland Deniaud. Site : http://www.lesdernierstrouveres.com/
[10] - D’après Farid-od din’ Attar, Le Livre Divin.
[11] - ‘Omar Ibn Al Fâridh, L’Eloge du Vin.
[12] - D’après Farid-od din’ Attar, Le Livre Divin.

 



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