Contes, mythes et légendes,
"Manifestation vivante de la Vie Unique",
dits par Régor au gré de la Vouivre

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Avant de faire le saut qui plonge l’être dans la Folie d’Amour, il est nécessaire de percevoir ce qu’est la folie ordinaire, celle de tout un chacun qui, bien sûr, sera choqué d’être considéré comme fou ! Pourtant…, c’est en prenant conscience de cette folie-là que son contrôle devient possible et qu’une porte s’ouvre au-delà de la raison.
Les faits de vie peuvent facilement être traduits en contes pour peu que l’on sache en tirer la leçon. Ainsi en est-il de cette histoire survenue à un jeune page qui rencontra fort opportunément ce que Djalâl al-Din Rûmi jadis disait du naï, la flûte de roseau.

 
 
LE MIRACLE

DE LA SAINT-JEAN D'ÉTÉ

 
 
Sylvain était un jeune page de l'Ecole de Chevalerie. En plus des chevaux, il aimait par-dessus tout le son de la flûte, vous savez, quand elle résonne dans l'air, surtout au crépuscule.
Mais ce soir-là, Sylvain était triste depuis quelques jours déjà... Il avait pu s'acheter enfin, à force d'économies, une petite flûte en bois, toute simple. C'était celle dont il rêvait depuis longtemps. Mais voilà que, de cette flûte, il n'arrivait pas à tirer un son juste...
C'était comme une malédiction car elle jouait faux, irrémédiablement faux !
Ou bien était-ce lui qui... ; elle restait pourtant toujours avec lui, passée à sa ceinture.
 
On préparait ce soir-là le bois pour les feux de la Saint-Jean. Il participa aux préparatifs avec quelque tristesse cependant... Il ne pourrait pas mêler les sons de sa flûte à ceux des autres instruments puisqu'elle jouait faux. Il lui faudrait attendre avant de pouvoir s'en procurer une autre.
A la nuit tombante, on alluma le feu dont les flammes montèrent avec joie vers le ciel. Ce fut un embrasement...
Garçons et filles, hommes et femmes, dansèrent aux sons des tambourins, des violes et des flûtes. C'était des rondes endiablées et la joie était grande. Le ciel et la terre étaient comme reliés par cette colonne de flammes. L'énergie fut à son paroxysme lorsque les branches incandescentes s'effondrèrent et qu'il ne resta plus que des braises.
Comme il est de coutume, les plus valeureux danseurs prirent alors leur élan pour sauter par-dessus les braises, au risque de se brûler, et les cris de tous saluaient les exploits.
Comme emporté par l'exemple, Sylvain s'était mis à danser, ayant oublié un instant sa tristesse et sa flûte...
Il voulut à son tour sauter au-dessus des braises. Au troisième saut, sa flûte tomba de sa ceinture au milieu du brasier... Le temps de l'en sortir, elle était déjà noire, en partie calcinée. Cela ne l'attrista pas trop, puisqu'elle jouait faux.
Mais le lendemain, lorsqu'il porta machinalement la flûte à ses lèvres, les notes s'égrenèrent, parfaites, comme par miracle. La brûlure du feu avait métamorphosé l'instrument !
 
Simple histoire, direz-vous ! Eh oui...
Comme cette flûte, ne sommes-nous pas des instruments qui donnent souvent des sons discordants jusqu'à ce que, brûlés aux Feux de l'Amour, nous puissions enfin laisser se produire, à travers nous, les notes justes ?
« Nous sommes la flûte, la musique est de Toi
[1] ».
 
 
Observer les simples faits de la vie courante, en faire la lecture, non pas banale, non, mais en reliant les sens à l’essence des choses. Ce que font les Conteurs de tout temps. Voilà encore pourquoi il n’y a rien de plus vrai que les Contes de « Faits » !
Quant à Sylvain, s’il n’eut rencontré le conteur, aucune leçon n’aurait-il tiré de son aventure ! Ayant entendu conté ce qu’il a vécu, un instant une porte s’est ouverte en lui comme en tant d’auditeurs, porte souvent bien vite refermée par les soucis de la folie ordinaire. Mais qui sait ? Peut-être cette graine germera-t-elle en son temps...
 
Longtemps après cet événement, le conteur se trouvait autour d’un grand feu de joie avec maints danseurs et musiciens. Quelqu’un s’approcha de lui et lui demanda :
- Tu n’as pas un conte sur le feu ?
- Non, je n’en ai pas.
A peine eut-il fait trois fois le tour du feu en dansant qu’il entendit une voix lui dire :
- Mais si ! J’existe, moi ! Tu m’as oublié au fond de ta mémoire !
Ce conte sortit alors, tout frais, comme né de la veille, alors qu’il n’avait pas été conté depuis bien longtemps.
Le conteur ne possède pas ses contes, ce sont eux qui le possèdent. Lorsqu’ils veulent sortir, rien ne peut les en empêcher, sauf les gens trop enfermés dans leur bulle qui ne veulent rien entendre. Lorsqu’ils ne veulent ou ne peuvent pas sortir, le conteur se trouve muet !
 
 

[1] - Jalal-od-Din Rûmi - Mathnavi - I, 599.

 

 



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