Contes, mythes et légendes,
"Manifestation vivante de la Vie Unique",
dits par Régor au gré de la Vouivre

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Voici un conte plus gentil !
Est-ce le même paysan à qui furent donnés les trois conseils qui suivent ? En tout cas, ce conte traditionnel, que l’on retrouve sous maintes formes aussi bien en Orient
[1] qu’en Occident[2], montre l’inutilité de vouloir donner à d’autres des conseils… !
 

 
LES TROIS CONSEILS
 
 
Il était une fois un simple et pauvre paysan qui prit dans ses filets un tout petit oiseau. Il s'apprêtait à lui tordre le cou quand celui-ci lui dit :
- Je ne suis pas bien gros… A me manger tu n'as guère intérêt… Mais si tu me remets en liberté, en revanche, je te donnerai trois conseils qui te permettront, si Dieu le veut, de faire ton chemin dans la vie.
Le paysan réfléchit un instant, comprit qu’il ne risquait vraiment pas grand chose et s’enquit cependant :
- Une fois libre, feras-tu ce que tu promets ?
- Mon premier conseil, je te le donnerai dès que je me poserai sur la basse branche de cet arbre là tout près; le second, lorsque je serai à son sommet ; et le troisième lorsque j'atteindrai le haut de la colline voisine.
Le paysan ouvrit sa main. L'oiseau s'envola et se posa sur la basse branche de l'arbre.
- Voici mon premier conseil : « Ne regrette jamais un événement passé car on ne remonte pas le cours du temps. Vis l'instant ! »
- Ça, maugréa le paysan, je le sais depuis longtemps ! J'espère que ton deuxième conseil me sera plus utile que le premier.
Pendant ce temps, l'oiseau s'était perché au faîte de l'arbre.
- Eh bien ! Voici mon deuxième conseil. « Ecoute attentivement. Ne crois jamais quelque chose de totalement invraisemblable. Aie du bon sens ! »
- Ton deuxième conseil ne vaut guère mieux que le premier ! J'aurais mieux fait de te tordre le cou !
Cependant, l'oiseau se posait au sommet de la colline. De là, il nargua le paysan :
- Oui, tu aurais mieux fait de me tordre le cou car, dans mon jabot, tu aurais trouvé le plus beau et le plus gros rubis du monde. Je me suis introduit un soir par la fenêtre ouverte dans la chambre du Calife de Bagdad et j'ai avalé ce rubis qui était posé sur une table.
Entendant cela, le paysan fut consterné :
- Ah ! Malheur de moi ! Que ne t'ai-je tordu le cou, je serai riche à présent et  à l'abri du besoin !
- Tu vois, dit le petit oiseau, tu n'as nul besoin de mon troisième conseil puisque déjà tu as été incapable de suivre les deux premiers !
Ne t'ai-je pas dit de ne jamais croire quelque chose de totalement invraisemblable ? Comment veux-tu qu'un si petit oiseau comme moi ait pu avaler le plus gros rubis du monde ?
Et quand bien même cela serait, ne t'ai-je pas dit de ne jamais regretter un événement passé ? Aussi mon troisième conseil sera-t-il : Suis donc déjà les deux premiers !
 
Le bon sens ! Rappel tout simple à vivre l’instant sans se tourmenter de ce qui est advenu hier ou il y a cinq minutes et pour lequel nous ne pouvons plus rien. Et la crédulité ? Ne pas croire ce qui est invraisemblable ! Les promesses des politiciens, les croyances des prédicateurs de tous poils, les histoires des conteurs qui se prétendent inspirés… Ne pas croire, vérifier ! Vivre, expérimenter et s’en tenir à ce que nous connaissons par nous-mêmes… bien peu de choses alors…Mais du moins ne sommes-nous pas encombrés de ce qui ne nous appartient pas !

 

[1] - Dans le Mathnawiîde Rûmi et Le Livre divin d'Attar (XIIIe s.) entre autres.
[2] - Ce conte a existé au Moyen Age sous le titre Le Vilain et l’Oiselet - Voir Barbazan, « Le Castoiement d’un père à son fils », in Fabliaux, traduction G. Rouger, Gallimard Folio, 1978.


 
Nous en sommes loin ! Chacun se prend pour le reflet qui lui est renvoyé par le miroir qu’est l’autre! Pire encore ! Imiter le reflet de l’autre ! Ce conte, emprunté à Jorge Luis Borges, peut nourrir notre réflexion... sur la réflexion.

 
LES HABITANTS DU MIROIR
 
Il y a fort longtemps dans l'ancienne Chine, au temps mythique de l'Empereur Jaune Houang-Ti qui laissait s'exercer le libre jeu du Ciel et de la Terre, « le monde des miroirs et le monde des hommes n'étaient pas, comme maintenant, isolés l'un de l'autre. Ils étaient, en outre, très différents ; ni les êtres ni les couleurs ni les formes ne coïncidaient. Les deux royaumes, celui des miroirs et l'humain, vivaient en paix ; on entrait et on sortait des miroirs. »  Une nuit, on ne sait pourquoi, les gens du miroir envahirent la terre.  « Leur force était grande mais, après de sanglantes batailles, les arts magiques de l'Empereur Jaune prévalurent. Celui-ci repoussa les envahisseurs, les emprisonna dans les miroirs et leur imposa la tâche de répéter, comme en une sorte de rêve, tous les actes des hommes. Il les priva de leur force et de leur figure et les réduisit à de simples reflets serviles.[1] » Ils furent condamnés en tout à imiter leurs vainqueurs, et c’est depuis ce temps que nous voyons notre image dans le miroir.
Mais une prédiction, datant du temps de l’Empereur Jaune, annonce qu’un jour viendra où les habitants du miroir prendront leur revanche et briseront les barrières de verre qui nous séparent d’eux ; cette fois les humains seront vaincus et devront à leur tour les imiter en tout ! Ce temps n’est-il pas venu ? Par un renversement extraordinaire de situation, ne sommes-nous pas devenus tout simplement les reflets serviles de nos miroirs, incapables de nous voir autres que cela, leur demandant constamment, sans même en avoir conscience, leur assentiment, acceptant la dictature de l'apparence ? Pis encore ! Depuis quelques années, se répandent dans toutes les habitations de la terre, sous toutes les latitudes, de nouveaux miroirs que beaucoup regardent plusieurs heures par jour. Puis chacun essaie d’imiter en tout les habitants de ces nouveaux miroirs, répétant à satiété leurs apparences, leurs gestes, leurs intonations et leurs pensées !

Dans le miroir de la création, les formes naissent, se transforment et disparaissent comme des reflets. L'inconsistance de notre apparence nous renvoie ainsi à l'inconsistance et à la précarité de ce qui n'est, somme toute, que le véhicule de l'âme dans son incarnation sur cette terre. Tout conteur est un visionnaire. L'homme actuel, imitant les images que les médias reflètent, devient leur esclave. Pire même, il est en quelque sorte dissous par elle ! Du temps où les miroirs étaient rares, ils étaient beaucoup plus largement utilisés pour expliciter ce qu’est la création par rapport au divin, de manière anagogique. Voilà ! Ceci pour alimenter la réflexion sur la réflexion ! Si, selon le mot de Jean Cocteau, « les miroirs feraient bien de réfléchir avant de réfléchir », combien plus les humains devraient-ils réfléchir avant de construire de tels miroirs, et à l’usage qu’ils en font !
A chacun de tirer la conclusion qui lui convient pour chacun de ces « Contes »… Ils présentent au moins trois niveaux de compréhension. Le premier niveau est littéral, le deuxième, analogique, et le troisième, dit anagogique qui renvoie à l’essentiel, à l’ « essence-ciel » nous révèle la Langue des Oiseaux. Des pistes sont ouvertes…Il y en a maintes autres que chacun peut explorer à son gré comme cette aventure survenue à Narcisse ! Avait-il conscience de l’étrange inversion lorsqu’il se contempla dans l’eau de la source ? Il n’imite pas le reflet d’un autre mais se perd dans son propre reflet…
Pour l'essentiel, la légende est fort simple :

 

 

LE MIROIR NARCISSIQUE


 
Narcisse était d'une grande beauté et le devin Tirésias avait prédit qu'il « vivrait vieux s'il ne se regardait pas » dans son apparence.
Narcisse, rétif à tout amour, refuse après tant d’autres les avances de la nymphe Echo. Je préfère, lui dit-il, « mourir que d'être possédé par toi ». Némésis, déesse de la vengeance divine, voulut venger les filles dont il repoussait les avances. Un jour de grande chaleur, après la chasse, Narcisse assoiffé se pencha pour boire l'eau d'une source. Il vit alors son reflet et s'en éprit. Dès lors l’obsession de son image ne le quitta plus ; il se noya en la contemplant. A l'endroit jaillit une fleur jusque-là inconnue que l'on appela « narcisse ». Mort, il cherchait encore à distinguer ses traits dans les eaux du Styx !
Oscar Wilde conte que le lac d'eau douce où Narcisse se noya est devenu, après sa mort, une urne de larmes amères. Les divinités de la forêt interrogèrent alors le lac qui avoua : « Je pleure pour Narcisse, mais je ne m'étais jamais aperçu que Narcisse était beau. Je pleure pour Narcisse parce que, chaque fois qu'il se penchait sur mes rives, je pouvais voir, au fond de ses yeux, le reflet de ma propre beauté.
[2] » Ainsi ce lac est-il lui-même narcissique !

La contemplation de sa propre beauté conduit donc Narcisse à la mort. « Séduit par l'image de sa beauté qu'il aperçoit, il s'éprend d'un reflet sans consistance, il prend pour un corps ce qui n'est qu'une ombre (...) Que voit-il donc ? Il l’ignore; mais ce qu’il voit l’embrase, et la même erreur qui abuse ses yeux excite leur convoitise (...) Il contemple sans en rassasier ses regards la mensongère image et par ses propres yeux se fait lui-même l'artisan de sa perte.
[3] »
Il aime et ne peut posséder l'objet de son amour ! Le piège mortel qu'il a tendu à d'autres se referme sur lui. « Narcisse se tue parce qu'il s'aime, il ne pourrait s'aimer sans se détruire.
[4] » Quoi qu'il en soit, Narcisse n'a pu aimer parce qu’il s'est trompé de miroir. Il n'a pas voulu se connaître par les yeux de l'autre. La nymphe aurait pu lui dire ces vers que lui prête le poète : « Tu as fermé une porte pour toujours, il existe un miroir qui t'attendra en vain.[5] »
Fermer la porte de l'amour, n'est-ce pas ouvrir celle de la mort ? Cela reste vrai lorsqu'on recherche dans l'autre la fascination de soi-même de manière tout à fait narcissique. Quant à la source qui se mire dans ses yeux, ne voyant qu’elle, elle est semblable à la Source de toutes les sources qui ne voit dans le miroir de la création que ce qui provient d’Elle, le Réel, et rien de ce qui est imaginé par la contre-nature humaine et n’a en soi aucune réalité.
 
 

[1] - Borges, Jorge Luis - Manuel de zoologie fantastique - Les Animaux des Miroirs, Ed. Christian Bourgeois.
[2] - Cité par Coelho, Paulo - L’Alchimiste - Anne Carrière, 1994, p. 13-14.
[3] - Ovide - Métamorphoses - III, 415.
[4] - Richter, Anne - Préface de Histoire fantastique de doubles et de miroirs - Librairie des Champs-Elysées, 1981, p. 9.
[5] - Borges, Jorge Luis - L’auteur et autres textes - Gallimard, 1965, p. 237.

 



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