Contes, mythes et légendes,
"Manifestation vivante de la Vie Unique",
dits par Régor au gré de la Vouivre

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C’est par le truchement d’un journal vendu par un SDF que le conte suivant est venu depuis une lointaine tribu d’Amazonie qui maintient encore, comme les Aborigènes d’Australie, le souvenir lointain du temps où les formes n’étaient pas fixées. Bien voir que l’homme dit primitif, est Premier, plus près de la Source de toute évidence, plus près de ce paradis perdu dont nous gardons la nostalgie… Mais il est dans la spirale descendante du devenir humain qui deviendra ascendante lorsque sera atteint le point le plus bas. C’est une respiration, cosmique celle là, comme un expir et un inspir à une autre échelle.
 
 
LE TEMPS DE LA JOIE DE VIVRE
 
 
Cela se passait dans la forêt amazonienne en des temps fort anciens. Le soleil brillait au milieu du ciel. La moitié du jour pesait sur la forêt, sur le village, et surtout dans le ventre des hommes car le travail se faisait dur. Les hommes déjà revenus de la chasse sans avoir rien tué avaient la Faim dans le ventre. Même les enfants n’étaient plus avec le jeu !
 
Les femmes enfin revinrent de la clairière avec les paniers pleins de racines à manger. Les enfants coururent se rassembler autour des feux ; là chauffaient les grandes marmites dans lesquelles les femmes mettaient à cuire ces trompe-la-faim.
Le corps n'aime pas attendre. Quand il veut manger, boire ou dormir, c'est lui qui commande et l'homme lui obéit. La Grand-Mère pensait tout cela en remuant le contenu de sa marmite. Son petit-fils lui dit :
- J'ai faim et mon ventre me fait mal !
- Attends un peu, ô mon enfant !
- C'est mon ventre qui me fait mal !
- Oui, je sais, ô mon tout petit..., le ventre commande à ton corps. Le Cœur de ton corps n'entend pas bien le langage de la patience, il ne comprend plus le langage des hommes. Pourtant, il n'en a pas toujours été ainsi ! Le ventre n'a pas toujours été le maître de l'homme ! Dans les Temps Premiers, ce n'était pas comme cela !
Tout en parlant, Grand-Mère remuait le contenu de la marmite. Mais déjà, l'enfant voulait savoir comment les choses se passaient dans les Temps Premiers.
- Comment c'était avant ? On pouvait jouer tout le temps ? On pouvait traverser les rivières rapides ? On pouvait ne pas manger quand on avait faim ? Dis, Grand-mère, raconte-moi les Temps Premiers !
- D'accord, mais tu mangeras après...
 
Le Conte dit qu'en ce temps-là, quand le monde était encore tout neuf, les Hommes pouvaient changer de corps avec les Choses-du-Monde.
 
Le Chevreuil pouvait devenir l'Arbre.
La Femme pouvait s'habiller de la Cascade ou de la Montagne.
L'Homme pouvait devenir le Jaguar ou le Vent, ou même le Papillon !
Comme les Hommes et les Choses pouvaient changer de chemise les uns avec les autres, ils pouvaient se parler et avoir des petits ensemble.
Si tout le monde pouvait changer de Corps, c'est que le Corps n'était pas le chef, mais il obéissait au Cœur. Il respectait le désir que chaque Chose porte en elle... C'était le Temps de la Joie-des-Choses, le Temps de la Joie-de-Vivre !
 
Mais le temps vint où les Hommes n’écoutèrent plus les désirs de leur Cœur mais seulement ceux de leur corps.
La tristesse et la noirceur de leurs désirs firent tellement peur aux Cœurs-des-Choses que ceux-ci se sont enfouis profond, profond… laissant le Corps commander pour toujours... Le Temps du Malheur-de-l’Homme était venu !
Alors, alors... le corps du Chevreuil ne voulut plus se donner à l'Arbre. Il commença même à lui manger l'écorce !
Alors, alors... la Cascade ne voulut plus habiller la Femme. Parfois même, elle lui prenait ses enfants !
Alors, alors... le Jaguar et le Vent ne voulurent plus prêter leur chemise à l'Homme !
Seul le Papillon eut un peu moins peur ; il prend encore parfois le corps de la Chenille !
Le Corps et ses besoins avaient pris, dans l'Homme et dans les Choses-du-Monde, la place du Cœur et de ses désirs.
 
Le Conte dit qu'il y a des Hommes et des Choses qui arrivent encore à dire au Cœur de ne plus avoir peur.
Ceux-là peuvent encore faire germer une petite graine de tendresse. Alors, ils mangent et ils dorment quand ils veulent et suivent les ordres du Corps seulement si le Cœur leur en dit !
 
- Ô ma petite Grand-Mère, tu sais, je connais un homme qui a un grand Cœur. Il mange et il boit seulement quand il veut et souvent il ne dort pas. C'est le Chaman qui vit dans la forêt avec les animaux sauvages.
 
 
Voilà ! Tout est dit dans ce récit édifiant qui rappelle à notre mémoire  le souvenir d’un autre temps !
Le corps est entré en guerre contre le cœur, puis le mental est à son tour entré en guerre contre le corps. Coupé de l’unité du tout, coupé de sa propre unité, pris en tenaille par ses désirs et ses peurs, l’homme empoisonne sa nourriture, pollue l’air qu’il respire, blesse la terre qui, pour les hommes vivant en symbiose avec la Nature, est une Mère.
Dans le corps, les organes désunis luttent les uns contre les autres. Alors le palais apprécie le sucre, l’alcool ou le chocolat qui nuisent au foie, au sang ou aux reins. Les conflits sont légions. Chaque parcelle aussi infinitésimale soit-elle ne veut en faire qu’à sa tête ! Tout royaume divisé contre lui-même ne peut que périr comme il a été dit fort justement. Que voulez-vous, le Créateur a mis dans le moindre atome une parcelle infinitésimale de libre arbitre !
La Grand-Mère, c’est la Mère-Grand de nos contes. Mère-Grand, sonorité MRG dit la Langue Sacrée qui décrypte « MèRe Guérisseuse », comme le fut MoRGane-la-Fée, la Fée MoRGue, avant sa diabolisation et sa christianisation en sainte MaRGuerite qui maintient cependant la même sonorité
[1]. Donc cette Grand-Mère joue pour son petit-fils le rôle d’initiatrice en maintenant le souvenir des Temps Premiers, ceux dont tous les humains portent en eux la nostalgie.
 
La faim, tous les hommes l’ont connue dans une existence ou une autre, de même d’ailleurs que l’abondance, au cours de leurs réincarnations successives. En venant expérimenter la Matière lourde, elle est à notre programme, tout comme la maladie et tous les événements, les pires comme les meilleurs, qui tissent les destinées de tous les humains sur cette terre. Ou bien ces événements sont vécus dans le désir qui induit le plaisir suivi inévitablement de la souffrance, et c’est alors que vient le temps du Malheur-de-l’Homme s’identifiant à son véhicule corporel. Ou bien les mêmes événements sont vécus à partir de ce Point Centre de nous-même qui accueille ce qui lui est donné de vivre sans jugement et sans qualification et c’est le temps de la Joie-de-Vivre. Les deux coexistent dans le même temps, mais la seconde manière se fait actuellement très rare ! Pourtant, tout est possible à chaque instant.
 
Nous portons toujours en nous l’intuition que les formes, par essence éphémères, devraient se transformer à volonté. Dans le Conte Initiatique Peul Njeddo Dewal, mère de la calamité, rapporté par Amadou Hampâté Bâ, le héros Bâgoumâwel reçoit de Guéno, le Dieu suprême, le pouvoir de prendre toutes les formes, ayant accès au monde subtil où les formes ne sont pas encore figées comme dans le monde rendu lourd par la dureté des cœurs. Les petits enfants nés avec la vidéo suivent avec passion les changements de formes qui émaillent les péripéties de la famille « Barbapapa » !
La magie de la manifestation se redécouvre pour beaucoup dans le néo-chamanisme actuel
[2]. Mais nos chamans des villes n’ont pas grand chose à voir avec ce que furent les anciens chamans, non plus que quantité d’Aborigènes d’Amazonie ou d’ailleurs dont les tribus, dès qu’elles ne vivent plus en autarcie, sont contaminées par la décadence occidentale. Cependant, le nagual toltèque don Juan enseigne à Carlos Castaneda que perdre sa forme humaine, c’est se débarrasser du monde né du mental humain[3].
En ce temps du Malheur-de-l’Homme, la destruction se fait, non plus par l’eau comme au temps du déluge dont maints peuples ont gardé souvenance, mais par le Feu. Voyez les guerres, les bombardements, Hiroshima, Nagasaki, Tchernobyl, les incendies de forêt, de puits de pétrole… Mais aussi, à travers ces événements, s’annonce un autre temps…
 
 

[1] - Voir notre livre :La Vouivre, un symbole universel, op. cit.
[2] - Voir : Dacquay, Patrick - Renaissance du chamanisme occidental – « Renard Agile conte le Deo Soof-Ta » - Editions Tourmaline, 2003.
[3] - Le Second Anneau de Pouvoir – Gallimard, 1979.

 



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