Contes, mythes et légendes,
"Manifestation vivante de la Vie Unique",
dits par Régor au gré de la Vouivre

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L’ultime étape de l’âme incarnée dans un corps humain, quelle est-elle ? C’est à cette question que  « La naissance de la Lumière Blanche », « La naissance de Gwendel », propose une réponse.
Chacun va à la recherche de soi-même ! Il en fut ainsi de Gwendaël-le-Sage ; le Fou devrais-je dire, car « n’est pas si sage qu’il croit, celui qui n’a pas un peu de folie
[1] », et même beaucoup…
Gwendaël fut hanté durant toute son existence par ces simples questions : « Où vais-je ? Qui suis-je ? »
 
 

 
LA NAISSANCE DE GWENDEL
 
 
Dans les temps forts anciens, en la forêt profonde des Monts d’Arrée, vivait le druide Gwendaël-le-Sage, sans doute l’un des ancêtres de Merlin !
A toutes les étapes de sa vie, cet homme s’interrogeait sincèrement :
- Où vais-je ? Qui suis-je ?
Il se rendait alors à l’étang de Brennilis, s’agenouillait au bord de l’eau, et essayait longuement de déchiffrer le reflet trouble de son visage. Là, il répétait à voix basse les questions lancinantes qui l’habitaient :
- Où vais-je ? Qui suis-je ?
Un éclair d’argent montait des profondeurs et un petit poisson aux écailles vives lui disait :
- Regarde ton visage dans le miroir de l’étang !
Mais Gwendaël ne voyait dans l’eau marécageuse qu’un visage indéfinissable au centre des trois cercles que le poisson d’argent avait produits.
 
Souventes fois, au cours de sa vie, il revint au bord de cet étang, au même endroit, et chaque fois, il interrogeait :
- Où vais-je ? Qui suis-je ?
Invariablement le poisson d’argent montait des profondeurs. Trois cercles naissaient et il entendait la même voix intérieure lui dire :
- Regarde ton visage dans le miroir de l’étang !
Aussi invariablement Gwendaël ne voyait dans l’eau marécageuse qu’un visage indéfinissable.
 
Vint le temps où sa tête chenue révéla son grand âge et il sut qu’il allait abandonner son corps à la Terre Mère. Il vint alors pour la dernière fois au bord de l’étang, s’agenouilla les yeux fermés et renouvela ses questions :
- Où vais-je ? Qui suis-je ?
Il n’entendit pas de réponse. Le poisson d’argent ne monta pas des profondeurs de l’étang.
Il ouvrit les yeux et il vit son visage resplendissant d’une lumière blanche extraordinaire, il vit le visage qu’il avait alors qu’il n’était pas, le visage de son éternelle jeunesse !
 
« Cette nuit-là, Gwendaël-le-Sage s’endormit sur sa couche. Au matin, ceux qui virent le corps paisiblement abandonné furent éblouis par la beauté, le calme et la paix de son visage d’où émanait une lumière blanche indéfinissable.
On vint de fort loin pour contempler cette merveille, et un vieillard dit :
- Ce n’est plus Gwendaël, c’est Gwendel. Il a fait le Passage. »
 
Comment l’inspiration vint-elle au conteur ? Il allait en Bretagne à quelques grandes cérémonies dites druidiques, avec une amie. Celle-ci avait oublié de demander en rêve son nom celte, nécessaire pour la circonstance selon les dires du druide qui devait officier ! Elle le fit en rêve, cette nuit-là, et ce fut le nom de Gwendaël qui lui vint.
La veille, elle avait tourmenté le conteur pour qu’il lui raconte quelque chose. Rien ne venait, sa besace était vide !
Mais le lendemain matin, il put lui conter l’histoire de Gwendaël-le-Sage.
Lorsqu’elle l’entendit, elle lui dit
- Je sens qu’il n’est pas fini…
Une heure se passa avant que la fin entre guillemet ne soit donnée.
 
Gwendel, en breton, vient de Gwenn, blanc ; ce nom est à rapprocher de celui de la Lumière Blanche, celle du troisième cercle de la croix druidique.
Quel est ce visage que Gwendaël vit dans l’étang ? Celui de « l’Oiseau du Haut » ! Il s’était trouvé lui-même ; il pouvait faire retour… Il s’agit de la deuxième naissance, celle par laquelle se fait l’accession au deuxième monde ternaire. Dans la voie ascendante,  la vision se fait du premier Soleil initiatique, Source divine sur Terre que seul l’Aigle peut regarder en face
[2].
Sans doute déconcertante cette fin ! « Le visage qu’il avait alors qu’il n’était pas, le visage de son éternelle jeunesse », c’est Lui avant qu’il ne se projette dans le temps, le visage qu’il retrouve en retournant à l’existence au-delà du temps. Point ne comprenez ? Gardez simplement en référence sans exclure ni adopter et un temps viendra, un Instant dans le temps, à son juste moment…

 


La Libération, Gwendaël l’atteint au moment de quitter son véhicule. Les religions exotériques proposent à leurs adeptes le salut. L’accès au paradis terrestre, n’est pas l’Etat de Libéré Vivant, de Jivan Mukta, de Bouddha qui est l’ultime étape proposée par toutes les religions dans leurs dimensions ésotériques, par tous les anciens Mystères antiques, d’Eleusis, de Mithra… Vous croyez que c’est un état extraordinaire ? Oh ! Certes oui,… intérieurement peut-être. Cela vous le saurez de Source sûre quand vous atteindrez cet état. Mais, attention ! Lisez cette histoire venue de l’Inde…
 
 

QU’EST LA LIBERATION ?

 
 
Milarepa, encore jeune, avait abdiqué la voie des sorciers noirs dans laquelle il s’était égaré par dépit d’avoir été spolié par son oncle et sa tante de l’héritage qui aurait dû lui revenir à la mort prématurée de ses parents. Il voulut dès lors prendre la voie de la Libération et atteindre celle-ci au cours de sa présente incarnation.
 
Il se retirait souvent dans une grotte de la montagne et réfléchissait longuement sur ce que pouvait être celle-ci.
Un soir, au coucher du soleil, il vit un vieil homme passer devant sa grotte ; il portait une charge énorme et paraissait écrasé par elle.
 
Milarepa pressentit que ce vieillard pouvait lui dire ce qu’était la Libération. Joignant les mains sur sa poitrine et s’inclinant devant ce paria, il lui dit :
- Père, dites-moi ce qu’est la Libération.
Le vieillard s’arrêta, posa sa charge à ses pieds et regarda simplement Milarepa.
 
- Et après ? demanda celui-ci.
Le vieillard reprit alors sa lourde charge sur son dos et continua son chemin.
 
Ne vous faites pas d’illusions ! Ne quittez pas celles que vous avez pour d’autres ! Rien ne change jamais pour qui ne regarde pas avec le regard Connaissant ! Les charges de l’existence sont les mêmes, après comme avant… Seul change le Regard intérieur qui voit les choses et le fait de ne plus être concerné.
En notre Occident, la Folie divine, si elle se manifeste, vous fait interner très vite dans un hôpital psychiatrique ! Ainsi en décident les fous ordinaires… Alors qu’en Orient, les mêmes fous, constatant les mêmes symptômes, vous encensent comme un dieu… si vous voulez bien vous laisser encenser ! C’est aussi stupide… à moins que ce ne soit ce qu’il vous faut justement faire. Qui peut savoir ? « Tant d’êtres se dévouent pour vous montrer, à vous, ce qu’il ne faut pas faire ! » énonce l’humoriste.

 
Merlin était sur la place publique et témoignait par sa folie d’un autre « voir »… D’autres Fous passent inaperçus ; à peine les trouve-t-on un peu originaux, ou misanthropes. Personne ne peut revivre la folie du Merlin des légendes, elle n’appartient qu’à lui, si tant est que son personnage ait jamais existé. Mais chacun peut, vivant sa propre folie, entrer dans la légende des Merlins ! Un merlin, savez-vous ce que c’est ? Une forte masse dont l’un des côtés est taillé en biseau et qui est utilisée pour fendre les bûches ! L’homme a la tête dure !
Qu’y a-t-il à faire ? Etre un Homme véritable tout simplement et faire ce qui se doit d’être fait depuis la Source…
 

 
A chacun de faire ses armes, mais, attention ! « Arme est cause de larmes » chante la Langue des dieux ! Quel est le grand art du guerrier dans la tradition la plus authentique ?  Voici un conte Zen qui suggère une réponse.
 
 

 
LE JEUNE MOINE ET LE SAMOURAÏ
 
 
Il était une fois un jeune moine qui se prit de dispute avec un vieux samouraï sur un sujet futile. Ce samouraï, homme féroce et réputé pour avoir remporté maintes victoires, le provoqua en duel, à sa grande stupéfaction. Le jeune moine n’avait jamais manié le sabre de toute son existence. Il alla trouver le supérieur de son monastère et lui raconta ce qui se passait.
- Eh bien ! lui dit celui-ci, apprête-toi à mourir… Tu ne peux te dérober. Nous ne sommes que de passage en ce monde. Voilà ce que tu vas faire tout simplement. Tu t’assiéras en tailleur comme il se doit, tu poseras ton sabre devant toi et tu entreras en méditation. Ainsi l’essence de toi-même quittera ton corps dans les meilleures dispositions possibles.
Le jeune moine salua son supérieur et partit pour le duel inévitable.
Il fit comme il lui avait été enseigné, entra dans une méditation si profonde que son adversaire, le vieux samouraï, en fut subjugué. Jamais il n’avait vu chose pareille !
Il resta assis en face du jeune moine un long moment, son sabre posé devant lui, contemplant cette conduite étrange, ce détachement absolu. Il attendit un signe qui marquerait le début du combat. En vain !
Il en arriva à penser que son adversaire était si sûr de lui qu’il n’avait cette fois aucune chance de vaincre. Pour la première fois de sa vie, sa main trembla. Il se leva, salua le jeune moine, prit son sabre et partit…
 
Nous ne sommes que de passage ! Cette vérité d’évidence, les hommes la fuient constamment. La mort n’existe pas, il n’existe que la peur de la mort. Sans cette peur, la mort est rendue à son inexistence. Le principe de vie, l’essence de nous-même que certains appellent âme, ne revêt ce corps de chair que pour expérimenter la matière dite lourde ou dense, et l’alchimiser, la rendre à l’Esprit. Etre totalement détaché de son véhicule physique tout en jouant le jeu de l’incarnation, c’est la seule voie…
Ni le samouraï ni le jeune moine n’ont peur de la mort mais ils ne sont pas dans le même état d’être. Il est évident que pour le moine, il n’est aucunement question de tuer son adversaire. Nul n’a le droit d’ôter la vie à quiconque, mais les religions en général ont de bonnes arguties pour contourner l’ordre cosmique.
Dans ce moine, la jeunesse personnifie cette transparence de l’âme dans sa pureté absolue. Il a bu à la « Fontaine de Jouvence » dont parlent les contes de fées. Il est détaché entièrement ; il obéit sans qu’effleure en lui le moindre doute. Quant au Maître, il n’est pas dans la sentimentalité. Il voit l’essence des choses et accepte la situation en toute simplicité.
La fin du conte n’est qu’un début. Arrivé au détachement absolu, ce jeune moine, sa vie étant sauve, devra faire face au « détachement du détachement », comme disent les Maîtres Soufis…
Beaucoup de postulants à la sagesse ont besoin d’un long entraînement pour parvenir à l’état que ce jeune moine incarnait spontanément.  Encore cela ne sera-t-il jamais le fruit d’une quelconque méthode !


 
Tous les peuples dits primitifs savaient que « ceux qui sont passés de l’autre côté », ceux qui sont morts, disons-nous, ne sont ni plus ni moins vivants qu’avant. L’homme contemporain évolue dans un brouillard de doutes et de croyances sans jamais atteindre aucune certitude, ou si rarement. Quand il n’a pas une croyance absolue dans les inepties les plus visibles ! Tout le long des jours de notre existence, notre apparence dans le miroir change continuellement. Ne subissons-nous pas maintes métamorphoses plus ou moins profondes jusqu’à l’ultime passage vers… ?
 
 

 
LA MÉTAMORPHOSE

 
 
C'est une histoire d'amour ! Oh ! Toute simple !
Peut-être est-ce la vôtre d'ailleurs...
 
Au bord d'un ruisseau, une libellule volète au-dessus de l'eau, parmi les roseaux, dans le ciel bleu du printemps.

 
Et soudain, elle fait la rencontre de sa vie !
Il est là, dans le ciel, voletant comme elle, et, dans l'instant, ils se sont reconnus ! Brusquement, lui s'immobilise dans l'air et fond sur elle. Il vole au-dessus, la saisit dans ses pattes, la prend par la taille. Leurs abdomens filiformes et diaphanes se recourbent lentement et s'unissent, formant dans le ciel bleu un seul corps en forme de cœur suspendu à quatre paires d'ailes vrombissantes...
Et ce cœur vole de-ci, de-là...
Tous les amoureux ont regardé, émus, le vol des libellules accouplées, et ce cœur rouge qui tourbillonne dans l'air !
Puis, alourdi par l'amour, le couple est comme attiré par la surface de l'eau dans laquelle le soleil printanier se reflète. Il est comme aimanté par ce miroir. La chute semble inévitable, mais lui ne veut pas, ne peut pas lâcher sa compagne...
Fatiguée, elle se pose sur la tige d'un roseau, et là, attirée inexorablement, elle descend à reculons, lentement, très lentement, centimètre par centimètre. Lui pourrait la laisser, mais non, il ira jusqu'au bout de son amour, dans ce royaume glauque, sous l'eau où elle descend inexorablement. Les voilà totalement immergés…
Alors, elle laisse sortir, dans un dernier spasme, ses œufs un à un, puis ils meurent enlacés, noyés dans cette eau froide où la lumière semble absente, où tout est entraîné par un lourd courant si différent du souffle printanier du vent...
Il meurt par amour ; elle meurt pour donner la vie !
 
Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Peut-être est-ce seulement maintenant que la nôtre commence...
De ces œufs naissent des petites larves affreuses et laides, avec une énorme mâchoire. Et voilà que ces monstres dévorent tout ce qui passe à leur portée. Elles happent tout ce qu'elles peuvent, du moins celles qui ne sont pas dévorées par plus forts qu'elles !
Elles vivent ainsi, loin du véritable soleil, sans rien connaître du ciel bleu ni de l'air vivifiant, dans cette eau lourde et opaque, au milieu de toutes les herbes qui ondulent au gré du courant.
Pourtant chaque larve porte en elle comme une nostalgie d'autre chose, mais elle ne sait quoi... comme un souvenir confus d'un autre monde où le soleil est si chaud et l'air si pur !
Les jours, les semaines, les mois s'écoulent ainsi, sans espoir pour la larve, à dévorer tout ce qui passe à sa portée. Mais voilà que cette nostalgie se fait plus pressante, plus forte, plus tenace, et un jour, elle ne sait pourquoi, elle s'accroche à la tige d'un roseau, le même peut-être que celui qui a vu ses parents enlacés mourir noyés...
Elle monte, centimètre par centimètre, comme attirée par la surface qui reflète une autre lumière qu'elle n'avait jamais remarquée jusque là.
Une douleur terrible envahit toutes les fibres de son corps, elle se sent mourir, et pourtant, elle continue sa lente avancée.
Voilà qu'elle atteint la surface. Son corps se raidit, se déchire dans un spasme d'agonie. De ce cadavre déchiré, une gracile libellule sort, se sèche et prend son envol vers le soleil et le ciel bleu.
 
Ah ! N'ayez de cesse, trouvez ce support pour l'ascension, et le roseau enfin trouvé, ne craignez pas la mort et montez, montez quoi qu'il en coûte...
 
Que les naturalistes pointilleux excusent les invraisemblances de ce récit puisque, paraît-il, aux yeux des observateurs d’apparences, les choses ne se passent pas ainsi !
Qu’importe ! Entrer vivant dans la mort, c’est la vocation de tout humain en devenir.
De tout temps, la comparaison  a été faite avec la chenille qui devient chrysalide puis papillon.
Pour reprendre une comparaison d’Attar, supposez que, dans le ventre de sa maman, nageant dans le liquide amniotique et nourri par le cordon ombilical qui le rattache à elle, le futur bébé ait conscience de tout ce qu’il vit là, dans son monde. Pourrait-il imaginer le monde dans lequel il va être en quelque sorte expulsé lors de l’accouchement ? Ce que son, dans l’existence, sa mère et son père, etc. De toute façon inconsciemment, il enregistre les sensations qui sont les siennes dans sa mémoire cellulaire.
Il en est de même de l’humain qui ne peut imaginer le milieu dans lequel son « principe vital » selon les bouddhistes, son « âme » pour d’autres, va voyager, après ce passage que nous appelons la mort ? Il est sans commune mesure, ce monde de la matière subtile, avec celui de la matière dense. Au mieux, l’homme idéalise son connu pour imaginer un paradis terrestre à sa mesure. Seuls quelques rares aventuriers forts avancés dans la sagesse yogique, quelques Gourous essaient de dire avec des mots sans doute inadéquats, leurs expériences de Samadhi, à supposer que ce soit le but... Certains décrivent leurs songes, tel Mohammed après son voyage nocturne sur la monture Bouraq
[3], et d’autres encore.
De plus en plus, des hommes et des femmes, revenus d’un coma dépassé, ayant vécu une expérience au-delà du corps avant d’être réanimés, donnent quelques aperçus de ce qu’en Orient on appelle le Bardö.
Le Monde des essences, l’existence au-delà des temps, certains en portent des témoignages vivants. Quelques rares précurseurs, quelques Avatars qui s’incarnent sans en perdre la Mémoire, la Connaissance, en témoignent. Lorsque le temps est venu, se vit  « La Rencontre » avec l’Un d’Eux…



 

 
Voici encore un conte traditionnel qui peut nous mettre sur la voie. Nous le devons à Attar peut-être ; Rûmi aussi l’a redit après maints autres conteurs Soufis. Il est de tous les temps, inspiré par l’Esprit, pour que l’homme retrouve sa liberté essentielle et quitte l’esclavage dont il a lui-même forgé les chaînes.
Il est réécrit simplement dans une langue contemporaine accessible tout en gardant et le sens et l’essence, et même peut-être la quintessence !
 
 

 
LA MORT DU PERROQUET

 
Il était une fois, à Bagdad, un riche marchand qui vivait grandement auprès de sa femme et de sa fille. Il possédait un perroquet qui venait de l'Inde et vivait dans une grande cage dorée. Il lui prodiguait toutes sortes de soin, car, privilège rare, ce perroquet était doué de la parole. Le soir, ils conversaient ensemble sur toutes sortes de sujets.
Or un jour, pour son négoce, le maître dut partir pour l'Inde.
Il demanda à sa femme et à sa fille :
- Qu’aimeriez-vous que je vous rapporte de ce pays ?
Elles lui commandèrent toutes sortes d'étoffes, de tapis, de soieries, de bracelets, de bagues, de boucles d’oreilles...
Il demanda également à son perroquet ce qu’il souhaitait comme cadeau.
- Je n'ai besoin de rien, maître, répondit le perroquet. Cependant je vais vous demander un service. Lorsque vous longerez en bateau la côte de l’Inde, vous verrez vivant là en liberté dans les arbres du rivage des perroquets tout semblables à moi. Saluez-les, je vous prie, de ma part.
 
Le maître partit pour l’Inde. En effet, lorsque son bateau longea la côte, il aperçut, dans les arbres du rivage, de nombreux perroquets en tout semblables à celui qu’il avait en cage, chez lui, à Bagdad. Il les salua et, apercevant un perroquet plus beau et plus grand que tous les autres, perché tout en haut du plus grand arbre, il lui dit :
- J'ai chez moi, à Bagdad un perroquet tout semblable à vous ; il me fait souvent la conversation. Je le garde dans une jolie cage dorée et je lui prodigue tous les soins nécessaires. Il m'a prié de venir vous saluer de sa part.
Entendant cela, le plus grand et le plus beau des perroquets perché tout en haut du plus grand arbre tomba mort à l’instant !
 
Le voyageur fut consterné. Comment ses simples paroles avaient-elles pu produire un tel effet ? Il ne comprenait pas. Il continua son voyage, fit son négoce et oublia l’événement.
De retour à Bagdad, il offrit à sa femme et à sa fille quantité d’étoffes chatoyantes, de soieries, de tapis, de bijoux, de bracelets... Comme il ne disait rien, son perroquet lui demanda :
- Maître, avez-vous salué de ma part mes frères les perroquets qui vivent en liberté sur la côte de l'Inde ?
- Oui, répondit le Maître, je n’y ai pas manqué. Mais il s’est passé un événement qui m'attriste encore.
Il lui raconta la mort instantanée du plus beau et du plus grand des perroquets perché tout en haut du plus grand arbre.
Entendant cela, le perroquet, dans sa cage, tomba mort à l’instant !
 
Son Maître fut terriblement attristé par ce nouvel événement aussi subit qu’incompréhensible. Cependant, que faire contre la volonté du Tout-Puissant ? Il ouvrit la porte de la cage et jeta le cadavre par la fenêtre ouverte.
Mais, ô surprise, l’oiseau s’envola !
Etonné et heureux, le Maître l’appela :
- Qu’est cela ? Reviens, reviens, nous t’aimons beaucoup ! Tu fais partie de la famille. Retourne dans ta cage, jamais tu ne manqueras de quoi que ce soit...
- Cela n’est pas possible, répondit le perroquet, je retourne vivre en liberté avec mes frères sur la lointaine côte de l'Inde...
- Alors, explique-nous ce mystère. Vraiment, nous ne comprenons pas !
- En vérité, je vous avais chargé de tout un message pour mon Maître le grand perroquet qui vit en liberté avec mes frères sur la côte de l'Inde. A travers vous, je lui ai demandé :
- Maître, comment faire pour pouvoir sortir de la cage ?
Lorsqu’il est tombé de l'arbre, il n’a fait que m'enseigner la manière de s’y prendre. En réalité, il n'est point mort. Ayant entendu la leçon, j'ai fait le mort à son exemple pour être libre de nouveau : « Mourez avant que de mourir
[4] » me dit-il !
- Mais, dit le marchand, nous t'avons toujours bien traité. Reviens vivre parmi nous.
- Cela n'est pas possible. Celui qui a quitté la prison de ce monde ne souhaite plus y revenir!
 
Et le perroquet prit son envol dans les airs.
 
Qui peut s’imaginer apprendre quoi que ce soit sans un maître ? Un maître d’école, un maître d’armes, un maître de musique, etc. ? Quelle fatuité ! S’aventurer sur des terres inconnues sans guide ! Atteindre au sommet de la montagne, sans un premier de cordée compétent ! Voyez autour de vous ! Tout est leçon, tout est parabole !
Atteindre au sommet de la Montagne sacrée demande la connaissance des itinéraires, des provisions de route, un entraînement. Faute de prendre le guide compétent, il faut, une fois l’ascension mal engagée, redescendre dans la vallée, reprendre et repartir par le juste chemin.
Ce n’est point perte de temps, mais expérience souvent nécessaire, à la condition de persévérer… Mais combien abandonnent dès le début de l’entraînement, préférant retourner dans leur cage et discuter avec leur geôlier en toute quiétude.
D’autres abandonnent en chemin. Il est vrai que c’est un chemin sans chemin, impraticable ! Tout cela pour voir… qu’il n’y a jamais eu de Montagne ! Tout est très bien ! Ils reprendront les chemins balisés de moyenne montagne, à la mesure de leur possible.
Beaucoup, quittant ce monde où ils ont vécu pourtant maintes souffrances, ne désirent rien tant que revenir dans la cage ! Il a été dit que le corps est la prison de l’âme. Il n’en est rien pourtant, il est support nécessaire à l’incarnation. L’un n’existe que par l’autre comme l’Oiseau du Haut et l’Oiseau du Bas, comme la marionnette et le marionnettiste…
L’ultime Enseignement reçu, encore faut-il le comprendre et Vivre…
 
 
 

[1] - La Rochefoucault.
[2] - Voir : Karuna Platon - Du Maître à l’Elève - Les Editions de la Promesse, 2001.
[3] - Sourate 17.
[4] - Hadith du Prophète.



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