Contes, mythes et légendes,
"Manifestation vivante de la Vie Unique",
dits par Régor au gré de la Vouivre

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Si certains se valorisent au cours de leurs pérégrinations, d’autres se fourvoient dans la sentimentalité ou dans la dureté de cœur. Faut-il faire face et aller contre la nature des choses ? Faut-il se résigner sans regret ? Ou bien prendre conscience du Jeu de la Vie ?
 



 
BLANCHE-ROSE

ET L'AUTOUR

 
 
Il était une fois, dans une ferme du Périgord, un sculpteur qui vivait simplement près de la nature. Il aimait beaucoup les tourterelles et les palombes. Elles faisaient leurs nids sur les rebords des fenêtres de sa demeure, dans les granges et les greniers, couvaient et se multipliaient. Lui aimait à les contempler et il leur prodiguait attention et nourriture.
Parmi elles, l'une était sa préférée, et il l'avait appelée Blanche-Rose...
 

 
Description de cette image, également commentée ci-après
 

Mais il arriva un temps où, à chaque fois qu'il s'absentait quelques heures, il retrouvait, dans la cour carrée de sa ferme, l'une ou l'autre de ses tourterelles éventrées, saignante, le cœur arraché. Chaque fois, il avait grande tristesse ! Les unes après les autres, elles étaient tuées et dévorées ainsi.
Il en chercha la cause sans succès pendant longtemps.
Or, un jour qu'il fit un retour dans sa ferme plus rapide qu'à l'ordinaire, il vit s'envoler dans un grand battement d'ailes un rapace dérangé dans son festin... Là, dans la cour, devant la porte de sa demeure, il vit Blanche-Rose, sa préférée, gisant à terre, saignante, éventrée, le cœur à vif battant encore...
Moi, le conteur mécréant, j'aurais abrégé ses souffrances !
Mais lui, dans son amour pour cette pauvre chose encore palpitante de vie, la conduisit aussitôt chez le vétérinaire qui recousit la plaie.
Alors, le sculpteur l'entoura de tant de soins que Blanche-Rose survécut et même, au printemps suivant, refit son nid, couva ses œufs et s'occupa de ses petits.
Mais quoi que fît le sculpteur, les unes après les autres les tourterelles et les palombes furent la proie de l'autour. C'est ainsi que l'on nomme dans notre pays ce rapace dont elles sont la proie.
La tristesse du sculpteur augmentait à chaque fois qu'une nouvelle palombe disparaissait.
 
Alors, pour lui, fut contée :

 
 
LA LÉGENDE DU ROI JUSTE,
 
DE L'AUTOUR

ET DE LA PALOMBE
 
 


Il était une fois en Orient, un Roi qui était, au dire de tous les autres rois, le plus juste qui fut jamais sur terre.
Or un jour qu’il était assis dans la forêt et méditait en lui-même sur la justice, une palombe affolée vint se poser sur sa cuisse droite et lui demanda protection.
- Je te l'accorde, lui dit aussitôt le Roi qui entendait la Langue des Oiseaux.


 

Mais à l'instant même, un autour maigre et affamé se percha sur la basse branche d'un arbre proche et dit au Roi :

 







 
- Cette palombe m'appartient, donne-la moi !
- Je ne puis livrer un oiseau effrayé à son ennemi, répondit le Roi avec fermeté.
- Tous les rois de la terre affirment que tu es, toi, le seul véritablement juste parmi eux. Alors pourquoi t'opposes-tu à la justice ? Livre-moi cette palombe qui doit calmer les affres de ma faim.
Le Roi baissa son regard vers la palombe posée sur sa cuisse et qui tremblait de peur. Il dit à l'autour :
- Vois comme sa forme tremble. Elle m'a confié son existence. Je ne puis l'abandonner.
Alors l'autour dit au Roi :
- C'est par la nourriture que tout subsiste. Sans elle, pas de vie. Il en est ainsi depuis l'origine des temps et par la force des choses. Cette palombe est destinée depuis toujours à être ma nourriture d'aujourd'hui. Donne-moi ce qui me revient de droit.
- Ma parole, dit le Roi, est plus forte que le cours des choses.
- Plus forte que la Loi ? interrogea l'autour.
- Assurément, répliqua le Roi.
Alors l'autour parut pris de faiblesse :
- Privé de cette nourriture, le souffle va me manquer. Avec moi périront ma compagne et mes fils... Plusieurs vies contre une seule... Est-ce juste ? La vertu qui cause tant de morts est-elle la vertu ? Cette palombe doit se soumettre à la loi de sa nature, sinon il est juste de l’y contraindre. Ta justice est donc fausse. Pèse le pour et le contre, la contradiction se surmonte nécessairement. La justice qui va à l'encontre de la Loi n'est pas la justice !
- Ce que tu dis est plein de sens, répondit le Roi qui avait écouté avec une profonde attention ce qu'avait dit l'oiseau. Mais abandonner à son ennemi un être faible et sans défense qui demande secours, comment cette action peut-elle te sembler bonne ? Tu peux manger autre chose... Une gazelle, un sanglier, un autre oiseau...
- Je suis épuisé et affaibli par la faim; je ne puis plus chasser... Et puis la palombe est la nourriture de l'autour. C'est la loi de toujours. Qui peut l'enfreindre ?
- Je te donne ce que tu veux, s'écria le Roi, un bœuf entier, tout le bétail de mon royaume, mais j'ai donné ma parole et je ne puis te livrer cette palombe.
 
Après un long temps de réflexion, l'autour dit alors :
- Je n'accepterai qu'une seule chose.
- Dis-moi et je te l'accorde.
- Si ton amour pour cette palombe est tel que tu ne veuilles pas revenir sur ta parole, alors fais apporter une balance, coupe un morceau de chair de ta cuisse droite du même poids que cet oiseau et donne-le moi.
- Qu'on apporte une balance, ordonna le Roi.
Il plaça sur l'un des plateaux la palombe tremblante. Il saisit alors un poignard effilé et tailla un morceau de chair de sa cuisse qu’il plaça sur l'autre plateau.
Mais le poids de la palombe dépassait celui de la chair du Roi.
Il tailla un second, puis un troisième morceau qu’il mit tour à tour sur le plateau sans que l'équilibre se rompit. La palombe était encore plus lourde que sa propre chair !
Il continua à entailler son corps et il eut beau s'écorcher vif, la palombe restait toujours la plus lourde...
 
Le Roi étonné tourna son regard vers l'autour, puis vers la palombe...
- Nous sommes venus ici pour te connaître, Moi et la Palombe, dit alors l'Autour, pour te connaître, toi qu'on dit le Roi le plus juste de la Terre.
Et les deux Oiseaux s'envolèrent ensemble paisiblement.
[1]


 
 
 
Saignant non ? L’émotivité de certains ne supporte pas le sacrifice que ce roi fait de sa propre chair !
Du coup, ils n’entendent pas ce qui est dit sur l’apparence des formes. Dans ce monde, tout est nourriture pour l’apparition d’une autre forme. La substance est unique qui sous-tend ces formes continuellement faites et défaites. C’est la Loi suprême. Tout le monde dévore tout le monde pour maintenir sa forme, en attendant d’être dévoré ! Pas seulement physiquement d’ailleurs !
Les Anciens diraient que l’autour et la palombe sont les apparences que prend l’Energie pour en quelque sorte mettre ce roi à l’épreuve. Ou bien encore que les dieux prennent lorsqu’ils le souhaitent toutes sortes de formes animales…
Jadis, on savait que, dans cette chasse pour le maintien de la vie d’une forme, la proie est toujours consentante, au-delà des apparences. A travers la mort, le minéral, tout comme le végétal et l’animal, font un passage, car toutes choses sont rendues vivantes par le Créateur, par le Souffle de son Amour. C’est l’Amour, chantait Dante, qui fait mouvoir les mondes. Le minéral meurt pour renaître végétal, le végétal qui convoite la possibilité du mouvement, meurt pour renaître en animal, et l’animal, qui convoite la conscience, meurt pour renaître en humain. Quant à l’humain ? A vous de découvrir quel est son véritable destin…

 
 

[1] - D'après le Mahâbharata.


 
Voici que le hasard de la Vie me fait découvrir une version de ce conte mettant en scène
 

 
Moïse,

la Colombe

et l’Aigle
[1]

 
 
Moïse, alors qu’il était en méditation et dialoguait, croyait-il, avec Dieu, entendit une voix venue du ciel lui dire :
- « Ô Moïse, protège celle qui fait refuge auprès de toi ! »
Il sortit de sa contemplation, leva les yeux et aperçut une colombe qui se mit à crier :
- « Au secours ! Moïse, au secours ! »
Moïse ouvrit promptement sa manche et la colombe s’y engouffra.
Du ciel survint un aigle qui lui dit :
- « Tu caches dans ta manche une chose qui m’appartient, rends-la moi ! »
-« Je ne puis ! Dieu m’a ordonné de protéger celle qui prend refuge auprès de moi, s’excusa Moïse.
Comme il vit que l’aigle avait grade faim, il sortit son couteau, découpa un morceau de sa cuisse et le lui donna en pâture.
- « Ne sais-tu pas que la chair des Prophètes m’est interdite et  que je ne peux en manger », lui dit l’aigle qui prit son envol dans le ciel et se mit à tournoyer au-dessus de la tête de Moïse.
C’est alors que la colombe lui dit :
- « Laisse-moi partir maintenant. »
- « Je ne puis, répondit Moïse, l’aigle est encore là et n’aura aucun mal à te saisir.
- « Tu as su tenir ta parole et ne pas la reprendre, lui dit la colombe. Laisse-moi maintenant, je ne crains plus rien. »
Moïse lui rendit sa liberté et il vit alors la colombe rejoindre l’aigle dans le ciel et les deux se mirent à tournoyer tandis qu’une voix lui disait :
- « l’aigle, c’était Gabriel, et la colombe Michel. Ils étaient venus voir si tu tenais ta parole. »
 
Cette version moins riche est vraisemblablement postérieure à la version chinoise, mais elle montre les mêmes interprétations et les mêmes convictions…

 

 

[1] - D’après : Kharaqâni, Paroles d’un soufi, Seuil, p. 194.
Voir
http://r-r-y-mougeot.wifeo.com/pensees-dun-sage-soufi.php

 



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